. . . . Hommage à Claire GIRARD . . . .

Claire Girard est née à PARIS, le 3 janvier 1931.

Son père, le docteur Louis Girard, oto-rhino-laryngologiste, était d'une famille de cultivateurs de la montagne franc-comtoise, et c'est dans son village natal, en participant l'été aux travaux des champs que Claire prend le goût aux choses de la terre.

De sa mère, fille d'un Alsacien qui avait quitté l'Alsace quand les Allemands s'y installèrent en1871, Claire a le teint rose, les cheveux blonds, et aussi le goût de la liberté, l'entrain et le sens profond de la nature, de la musique, de la poésie.

Claire grandit dans un foyer heureux : son père, travailleur inlassable, très absorbé par ses malades et ses travaux scientifiques, lui donne, par sa seule présence silencieuse dans la maison le sens du sérieux de la vie ; les mots « responsabilité », « probité absolue » pèsent de tout leur poids dans la maison du chirurgien.

La gaité des frères et sœur plus jeunes, la tendresse d’une mère qui a le souci de développer la personnalité de sa fille en ordonnant ses enthousiasmes parfois éphémères ou dispersés dans les disciplines du jardin d’enfants plus tard une « enfance d’or »

Claire vient de finir son baccalauréat quand la guerre éclate. Elle envisage de partir sur les champs de bataille de Finlande mais estime finalement plus efficace d’apprendre simplement le métier qu’elle a choisi : l’agriculture.

A l’Ecole Nationale d’Agriculture de Rennes puis à celle de Grignon, seule jeune fille tolérée au milieu des garçons, elle suit les cours et les exercices pratiques pendant deux années à la fois difficiles et exaltantes. Les périodes d’euphorie et de dépression qu’elle traverse lui font prendre conscience des deux tendances profondes de sa nature : agir et réussir coûte que coûte, mais aussi rêver, écrire …

* * *

Les études finies, il faut apprendre la pratique du métier. Elle fait donc une série de stages plus ou moins heureux avant de trouver dans une très belle ferme d’Ile-de-France, parfaitement dirigée par une femme de valeur, une formation pratique et complète qui lui donne confiance en elle-même, et lui permettra d’accepter quelques mois plus tard la direction d’une grande ferme.

Pendant ce stage, Claire apprend l’arrestation de son père et de sa sœur par les Allemands. Elle ne se laisse pas accabler par le chagrin, l’épreuve stimule au contraire son ardeur au travail, et les deux dernières années de sa vie furent animées du besoin d’être digne des absents.

Au début de 1944 elle est recommandée à une importante entreprise parisienne qui avait loué une grande ferme dans l’Oise pour nourrir son personnel.

Au premier abord la direction hésite à confier cette centaine d’hectares à une jeune fille de 22 ans qui parait plus habituée à manier le plume que la charrue. Néanmoins, sur l’intervention de M. Brétignières, directeur de l’Ecole de Grignon qui se porte garant de son élève, l’affaire est décidée.

Au mois de décembre, Claire part seule dans ce pays tout à fait inconnu pour trouver une ferme en désordre, une terre négligée, les travaux de saison à peine entrepris, et les mille difficultés que connurent les agriculteurs à cette époque.

Avec une lucidité et une énergie étonnantes, Claire dresse son plan de travail et l’exécute, aidée par une très mauvaise équipe d’ouvriers qui ne sont pas du métier pour la plupart, chômeurs venus là surtout pour y manger et bien décidés à travailler le moins possible et à ne pas se laisser commander par « cette gamine ».

Mais Claire sait commander. Quand elle arrive à 7 heures le matin dans la cours de ferme, elle a son plan de travail de la journée en tête, envoie ses gars sur les différents chantiers qu’elle ira contrôler au courant de la matinée. Si la pluie arrête le travail elle a prévu des travaux à l’intérieur pour occuper cette dizaine d’hommes.

Après quelques semaines, la jeune « étrangère » au village avait pris tant d’autorité que le maire venait la trouver pour lui demander conseil, et ses voisins agriculteurs qui avaient saluer son arrivée d’un sourire sceptique vinrent spontanément traiter avec elle d’égal à égal.

Pendant un combat aérien au-dessus de la plaine un aviateur allié étant tombé dans le voisinage, ce fut elle qu’on alla chercher pour lui donner les premiers soins et attendre avec lui le service clandestin d’évacuation qui fonctionnait sur le territoire.

Ce sont les plus beaux mois de sa vie. Sa riche personnalité donne toute sa mesure. Comme le dira plus tard son maître de Grignon :

« En quelques mois le tour de force était accompli, la friche n’existait plus, l’ensemencement avait tout gagné, et cette œuvre avait été réalisée en déployant des talents d’organisatrice que beaucoup de praticiens auraient pu lui envier »

L’été arrive, c’est le triomphe de la moisson mais c’est aussi la saison meurtrière des combats de la libération. Sitôt la moisson terminée Claire vient à Paris. C’est le 15 août. Les derniers déportés politiques quittent la prison de Fresnes. Claire qui guette depuis trois jours la sortie de ce convoi dans l’espoir d’une évasion possible de son frère arrêté à son tour trois mois plus tôt, suit les camions de déportés jusqu’à la gare de Pantin où le train se forme.

Une camarade de résistance veut aussi suivre ce convoi qui emmène son mari, mais elle n’a pas de voiture. Claire trouve une voiture, un chauffeur, de l’essence et accompagne son amie. Elles suivent le train d’étape en étape en espérant faire appliquer les accords de Nordling qu’elles savent en cours de négociation. (Le Consul Général de Suède à Paris, M. Nordling, a négocié avec les Allemands la libération des prisonniers politiques contre la libération des soldats allemands restés en traitement dans les hôpitaux de Paris) A Bar-le-Duc elles reçoivent par téléphone la confirmation de ces accords et pour essayer de faire donner un ordre au chef S.S. du convoi par ses supérieurs, remuent ciel et terre, réveillent le sous-préfet de Bar-le-Duc, courent à Nancy. Le gouvernement Pétain en fuite y arrivait, elles demandent à Bichelonne et à Pierre Laval d’intervenir, mais sans succès. Le convoi passa la frontière.

Force est de revenir à Paris, c’est la bataille de la Libération, Claire s’y trouve mêlée et rend quelques services au siège du Gouvernement Provisoire.

Le 26 août elle assiste, enthousiaste, du haut du toit d’un immeuble de la place de l’Etoile, à la réception du Générale Gaulle et du Général Leclerc par le Conseil National de la Résistance. « Réjouissez-vous, disait-elle à sa mère, c’est la Victoire, notre Victoire ! »

Le lendemain matin, Claire décide de regagner sa ferme. « J’en suis responsable c’est ma place », dit-elle à un ami officier de l’armée Leclerc qui la met en garde contre le danger qu’elle va courir sur le chemin. « Bah ! les Allemands ne me font pas peur ! » Et elle s’apprête à partir en bicyclette lorsqu’on lui téléphone du Gouvernement Provisoire en lui demandant de ravitailler le corps franc. Elle accepte de fournir viande et légumes. Deux hommes F.F.I. du Corps Franc viennent la prendre en voiture et elle part toute joyeuse encore de la libération de Paris.

Tous les ponts ont sauté. Ce n’est qu’à Cergy que Claire et ses compagnons peuvent traverser l’Oise. Là les Allemands les arrêtent, vérifient les papiers et fouillent la voiture. Ils les laissaient repartir lorsque survient un sous-officier qui les arrête de nouveau pour s’approprier la voiture. L’Allemand fait semblant de trouver un chargeur de revolver dans l’arrière de la voiture et déclare prisonniers Claire et ses deux compagnons. Les Allemands les emmènent à la Kommandatur de Courdimanche. Après un pseudo jugement qui les condamne à mort pour « terrorisme », les trois français sont emmenés en file indienne, chacun d’eux suivi par un Allemand mitraillette au poing, à la sortie du village. Il y a des paysans dans les champs, les Allemands ne veulent pas de témoins de leur crime et poussent plus loin les prisonniers. A l’orée d’un bois, ils décident de les fusiller là.

Claire qui les comprend, traduit à ses compagnons. L’un d’eux se sauve dans le bois ; on tire sur lui sans l’atteindre, l’autre est tué immédiatement d’une balle dans la nuque ; Claire qui a aussi essayé de courir de l’autre côté de la route est rattrapée par ses trois assassins qui déchargent sur elle leurs mitraillettes.

Sa mère la retrouvera huit jours plus tard, criblée de balles, couchée sur la terre à laquelle elle voulait consacrer sa vie.

 

Note biographique issue du livre : Lettres de Claire GIRARD, fusillée par les Allemands le 27 août 1944 (Editions Roger Lescaret, Paris, 1954) 

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